Interview sur le roman

« Qui se contente encore du quart d’heure de célébrité promis par Andy Warhol ? »

Comment vous est venu l’idée de ce roman ?

Comme toutes les idées, c’est elle qui m’a eu. Elle s’est imposée à moi et ne m’a plus lâché jusqu’à ce que j’en ai fait quelque chose. Parce qu’elle questionne ma vie comme celle des autres. Et l’acceptation de la perte. Choisir c’est choisir ce qu’on va perdre, ce que l’on va gagner n’est jamais assuré, jamais très longtemps. Dans le choix il y a l’acte de renoncer. Renoncer à ce que l’on ne choisit pas. C’est toute la beauté de l’engagement. Ce thème est récurrent chez tous les personnages de ce roman.

La réflexion autour du choix est intimement liée à celle sur le succès qui est central dans Allons Danser. Pour quelle raison ?

Le succès est devenu une obsession contemporaine. Qui se contente encore du quart d’heure de célébrité promis par Andy Warhol ? Aujourd’hui tout le monde veut avoir du succès, tout le monde veut réussir, le phénomène est démultiplié par les réseaux sociaux. Les rock stars ne sont plus seulement les rock stars, ce sont aussi les cuisiniers, les footballeurs, les entrepreneurs de la tech, les créateurs de mode, les influenceuses… Cette problématique investit tout et concerne tout le monde. C’est ce que je voulais traiter à partir de ce que je connais le mieux, un des modèles originaux, la star de la musique.

Vous ne vous interrogez pas seulement sur cette quête, vous semblez avoir voulu réfléchir à son impact sur nos existences… 

Effectivement. Le succès est quelque chose de fragile, de volatile, il faut en prendre soin. Le succès n’est pas une fin en soi. C’est un effet secondaire de ce que l’on met dans son art. De ce que l’on noue avec le public. Un artiste c’est quelqu’un qui dit « nous » quand il dit « je ». S’il perd ça, il se perd. La question primordiale posée par le roman est celle du sens que l’on veut donner à sa vie. Donner un sens à sa vie, c’est prendre des directions, faire des choix. Toute l’histoire de Loretta, dans Allons danser, c’est de s’offrir ce choix. Cette forme de liberté.

Une femme forte, libre, qui se bat pour s’offrir la possibilité de choisir. Ce qu’elle va faire de ce choix, ce qu’elle veut pour elle-même, est tout l’objet du roman.

Peut-on dire que Loretta, votre héroïne, est l’incarnation d’une certaine définition de l’art ? 

Une certaine approche en tout cas. Du temps de Bob Dylan  – un des personnages du roman le rappelle – il fallait des années pour arriver au grand public. Aujourd’hui, on passe dans une émission de télé-réalité et on est vu par le monde entier en une soirée. Le succès, on n’a plus le temps de le construire. Loretta est une artiste sincère, honnête, absolue. Elle trace sa route elle-même. Sur la longueur. C’est un engagement de vie. Un lien indéfectible. 

Quand on pense à l’ascension d’une artiste, on a tout de suite en tête A star is born. En quoi votre roman est-il différent ? 

Il y a trois versions de A star is born, des remakes qui se déroulent à des époques différentes. Le rapport à la réussite a évolué, pourtant le personnage incarné successivement par Nathalie Wood, Barbra Streisand et Lady Gaga se révèle grâce à une figure masculine de pygmalion. Cela a d’ailleurs valu quelques critiques au film de Bradley Cooper de la part de féministes américaines. Allons danser se place différemment. Mon roman décrit l’ascension d’aujourd’hui. Quand la chanteuse n’a plus besoin de cette figure de mentor. Loretta sait où elle va, et comment y aller. Elle n’en connaît pas le résultat, mais elle en connaît le chemin, en tout cas celui de départ. Loretta se place en situation de pouvoir au sens propre du terme : le pouvoir de pouvoir. C’est une femme forte, libre, qui se bat pour s’offrir la possibilité de choisir. Ce qu’elle va faire de ce choix, ce qu’elle veut pour elle-même, est tout l’objet du roman.

Vous avez pensé à des chanteuses précises en écrivant ?

Aujourd’hui, une artiste comme Taylor Swift a un pouvoir énorme. C’est une jeune femme mais elle fait plier les maisons de disque. Son producteur a vendu ses premiers albums à une autre maison de disque au lieu de lui laisser les racheter, elle a ré-enregistré tous ses morceaux à ses frais pour lui couper l’herbe sous le pied et elle a demandé à ses fans d’acheter ses versions à elle. Adèle exige et obtient de puissantes plateformes comme Spotify qu’elles passent les chansons de son album dans l’ordre exact et pas de façon aléatoire comme ils le font d’habitude… d’autres femmes leur emboitent le pas. Cela aurait été impensable il y a seulement dix ans.

Allons Danser est aussi une histoire d’amour très contemporaine dans sa définition du sentiment…

Martin regarde Loretta de la meilleure façon dont on peut être regardé. Avec amour. Et Loretta l’aime de la meilleure façon dont on peut aimer, sans jamais le perdre de vue. Ils sont ensemble. Un ensemble. Une chose unique. Chacun donne à l’autre une place. Sa place. Martin dit ça à un moment. Avoir le sentiment d’être à sa place, c’est pas rien dans une vie. C’est un accomplissement. Un bel endroit où trouver du sens. L’amour peut faire ça. 

L’autre héroïne de votre roman est la Louisiane. D’où vient cet attachement que l’on ressent à toutes les pages ?

Mon ami le poète David Cheramie, de Lafayette, a dit un jour : « Au début on vient pour les arbres et après on revient pour les gens. » C’est exactement ce que j’ai fait. Il y a des personnages dans le roman qui ne pourraient pas être d’ailleurs. Les gens sont aussi faits de l’endroit où ils habitent. Cet endroit les habite tout autant. Cécile Coulon a très bien montré ça dans son roman « Seule en sa demeure ». Et puis bien sûr, il y a la musique. La Louisiane est le berceau de toutes les musiques d’aujourd’hui, blues, jazz, country, toutes ces musiques sont nées dans ce delta du Mississippi, de mélanges, de rencontres. Un gumbo of everything, comme l’appelle une chanson de Loretta.  C’est de là que tout part et c’est de là que part l’histoire de Loretta. Quel meilleur endroit ? 

J’essaie d’avoir une voix. Je dirais une voix in pour faire opposition à la voix off du cinéma.

Vous avez enfin voulu proposer une sorte de voyage dans les coulisses de la musique ? 

Oui de la première chanson, de la première guitare, du premier concert dans une salle vide jusqu’aux plus grandes scènes et aux studios d’enregistrement. En tant que musicien, j’ai joué dans des groupes, j’ai accompagné des stars sur scène, écrit des chansons, enregistré et réalisé des albums, programmé et organisé des festivals… Aujourd’hui, je siège au conseil d’administration de la SACEM. Je connais bien tous les rouages et toutes les étapes, les clubs, les coulisses, les tour-bus, les stades remplis de milliers de spectateurs… j’avais des choses à dire là-dessus !

Vous avez une écriture très singulière. Proche de l’oralité. Comment la définiriez-vous ?

J’essaie d’avoir une voix. Je dirais une voix in pour faire opposition à la voix off du cinéma. Ce style parlé vient probablement de la chanson mais aussi du fait que justement j’ai beaucoup travaillé pour le cinéma et la télévision. Cela a dû influencer ma façon d’écrire, en plein ou en creux. Dans Allons Danser, comme dans mon précédent roman, les dialogues sont intégrés au texte sans être signalés ou disposés comme des dialogues. C’est une écriture. Un travail sur le style qui n’est possible que dans un roman. C’est aussi une façon de se rapprocher des personnages. D’être dans leurs pensées. Certains livres ainsi deviennent ainsi des amis. Certains personnages aussi. 

Justement pourquoi avez-vous choisi de faire de cette histoire un roman et pas un film ? 

Un film, une série, ce sont des oeuvres collectives et c’est ce que j’aime dedans. Là, j’avais besoin de cheminer en prenant mon propre temps, le temps de l’écriture, des phrases et des personnages. On n’écrit pas un scénario comme un roman. Un scénario c’est un outil de tournage. Un roman, c’est une chose en soi. On n’y dit pas les choses, ni les gens, de la même façon.

 

Propos recueillis par Marianne Levy

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